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Découvrez le 1er chapitre en exclusivité !

19 septembre 2014

Découvrez le 1er chapitre en exclusivité !

Nous vous dévoilons en exclusivité les 16 premières pages du roman de Sally Green qui sera en librairie le 24 septembre. Laissez-nous un commentaire pour nous donner votre avis !

LE TRUC

Deux enfants, deux garçons, sont assis côte à côte, serrés entre les bras du vieux fauteuil. À gauche, c’est toi. Lorsqu’on se penche contre lui, l’autre garçon dégage une douce chaleur et, comme au ralenti, son regard glisse de la télé vers toi.

– Ça te plaît ? demande-t-il.

Tu hoches la tête. Il te prend par les épaules et se retourne vers l’écran.

À la fin, vous voulez tenter le coup de l’allumette, comme dans le film. Vous subtilisez la grosse boîte, dans la cuisine, puis courez jusqu’au bois.

Tu te lances le premier, enflammes le bâtonnet et le laisses se consumer jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Tu t’es brûlé, naturellement, mais tu n’as pas lâché l’allumette calcinée, encore droite entre tes doigts.

Tu as un truc, et il a fonctionné. C’est au tour de l’autre garçon, mais lui n’y arrive pas. Il la lâche.

Soudain, tu te réveilles et te rappelles tout.

LA CAGE

Le truc, c’est de s’en moquer. Se moquer de la douleur, du reste, de tout.

L’indifférence, voilà la clé ; le seul truc à disposition, dans ce bled. Sauf que ce n’est pas un bled.

En fait, c’est une cage, installée près d’un cottage coincé entre les collines, les arbres et le ciel.

C’est une cage qui n’a qu’une clé.

LES POMPES

La routine quotidienne, passe encore.

Se réveiller sous le ciel, en plein air, passe aussi. Se retrouver menotté dans une cage, c’est autre chose. Surtout, ne pas laisser la cage te démoraliser. Certes, les chaînes te meurtrissent la chair, mais puisque tu cicatrises vite, de quoi tu te plains ?

D’ailleurs, maintenant qu’il y a des peaux de mouton, c’est mieux. Elles sont humides, mais elles te tiennent chaud. La bâche qui recouvre l’angle nord marque également un net progrès. Elle te protège du plus gros des averses, du vent, et elle offre même un peu d’ombre en cas de soleil et de chaleur. Haha, la bonne blague. Oui, parce qu’il ne faut pas perdre le sens de l’humour, non plus.

Donc, la routine commence par le réveil, quand le ciel blanchit juste avant l’aube. Inutile de remuer ni d’ouvrir les yeux pour sentir que le jour s’annonce, il suffit de rester allongé et de s’en imprégner.

Le meilleur moment de la journée.

Les oiseaux se font rares dans les environs, on en trouve quelques-uns, mais peu. À défaut de savoir leurs noms, tu reconnais leurs cris. Aucune mouette ne s’aventure par ici, tu en tires donc quelques conclusions, et aucune traînée blanche ne vient jamais strier l’azur. Dans le silence qui précède l’aurore, le vent se tient généralement tranquille et, curieusement, l’air se réchauffe déjà à mesure que l’horizon se colore.

À présent, tu peux ouvrir les paupières et savourer pendant quelques minutes le lever de soleil. Ce matin, il prend la forme d’un liseré rose, le long de l’étroite bande de nuages qui couronne le fondu vert des collines. Tu disposes encore de une minute, voire deux, pour rassembler tes esprits avant qu’elle arrive.

Il te faut un plan. Tu l’as minutieusement élaboré dans la nuit, afin de le mettre à exécution sans même y réfléchir. La plupart du temps, il se résume à faire ce qu’on te dit, mais pas tous les jours, et surtout pas aujourd’hui.

Tu attends qu’elle s’approche et te jette les clés. Tu les attrapes au vol, détaches tes chevilles, les masses pour souligner la souffrance, ensuite la menotte gauche, puis la droite. Tu te lèves, déverrouilles la porte, lui renvoies le trousseau, pousses le battant de la cage et sors tête baissée – ne jamais la regarder dans les yeux (à moins que ça ne fasse partie intégrante du plan) –, tu cambres le dos, émets peut-être un grognement, rejoins le carré de potager et pisses dans l’herbe.

Elle essaiera parfois de te déstabiliser, évidemment, en variant la routine. Elle te demandera par exemple de t’atteler aux corvées avant l’entraînement, mais le plus souvent on commence par les pompes. Tu seras fixé avant même d’avoir refermé ta braguette.

– Cinquante.

Elle parle à voix basse. Elle sait que tu l’écoutes. Fidèle à tes habitudes, tu prends ton temps, détail essentiel au déroulement du plan. Tu la fais mariner un peu. Tu te frottes le bras droit. Avec les menottes, le bracelet métallique t’entaille la peau. Alors que les plaies guérissent toutes seules, une brève sensation grisante te tourne la tête. Tu détends la nuque, les épaules, encore une fois la nuque, puis tu restes planté là, rien qu’une seconde ou deux de trop, histoire de la pousser à bout, avant de te laisser tomber sur le sol.

un L’indifférence

deux voilà la clé.

trois Le seul et unique

quatre truc.

cinq Mais il existe

six des tas d’autres

sept tactiques.

huit Des tas.

neuf Se tenir sur le qui-vive

dix tout le temps.

onze Tout le temps.

douze Et c’est

treize simple.

quatorze Parce qu’il n’y a

quinze rien d’autre

seize à faire.

dix-sept Attendre quoi, au juste ?

dix-huit Quelque chose.

dix-neuf N’importe quoi.

vingt N’im

vingt et un porte

vingt-deux Quoi.

vingt-trois Une erreur.

vingt-quatre Une opportunité.

vingt-cinq Une négligence.

vingt-six La

vingt-sept moindre

vingt-huit erreur

vingt-neuf de la

trente sorcière

trente et un blanche

trente-deux sortie

trente-trois de l’Enfer.

trente-quatre Parce qu’elle en fait,

trente-cinq des erreurs.

trente-six Oh, oui.

trente-sept Et si cette erreur

trente-huit ne te sert

trente-neuf finalement à rien

quarante tu attendras

quarante et un la suivante

quarante-deux et la suivante

quarante-trois et encore la suivante.

quarante-quatre Jusqu’à ce que

quarante-cinq tu

quarante-six réussisses.

quarante-sept Jusqu’à ce que

quarante-huit tu sois

quarante-neuf libre.

Tu te relèves. Elle aura compté, bien sûr, mais ne rien lâcher, c’est une tactique comme une autre. Sans un mot, elle s’avance vers toi et t’en retourne une.

Cinquante Cinquante

Une fois les pompes terminées, c’est l’attente, debout. Autant fixer le sol. Tu te tiens sur le sentier, près de la cage. Il est boueux, mais tu ne le ratisseras pas aujourd’hui, pas avec le plan que tu as imaginé.

Ces derniers jours, il a beaucoup plu. L’automne approche. Ce matin, cependant, pas d’averse ; tout se déroule déjà comme prévu.

– Fais le grand tour.

Comme toujours, elle n’élève pas la voix. Inutile. C’est parti… Enfin, non, pas tout de suite. D’abord, tu vas lui jouer ton numéro habituel du garçon-difficile-qui-finit- quand-même-par-obéir. Lentement, tu racles la boue sur tes bottes : talon gauche sur pointe droite, puis talon droit sur pointe gauche.

Ensuite, tu lèves la main tout en jetant un regard aux alentours, comme pour chercher la direction du vent, tu craches sur les plants de pommes de terre, tournes la tête à gauche, puis à droite, semblant guetter une trouée dans une circulation imaginaire… Voilà, tu laisses passer le bus, puis tu t’élances. D’un bond, tu grimpes sur le vieux mur en pierre, sautes, puis traverses la lande en direction des bosquets. La liberté… Tu parles !

Mais tu as un plan et en l’espace de quatre mois, tu as beaucoup appris. Son « grand tour », tu peux le boucler en quarante-cinq minutes, voire moins. Sans doute quarante, car tu fais toujours une pause près du ruisseau pour souffler, boire un peu, regarder, écouter. Une fois, même, tu as réussi à atteindre la corniche et, dans le lointain, à distinguer d’autres collines, d’autres arbres et un loch (peut-être un lac ordinaire, mais à la forme des bruyères et à la longueur des journées d’été, tu penches plutôt pour un loch).

L’idée, aujourd’hui, c’est d’accélérer dès qu’elle t’aura perdu de vue. Jusque-là, rien de compliqué. Rien de plus simple. Parce que tu suis le régime idéal. Tu dois bien le reconnaître, avec elle, tu as une hygiène alimentaire saine et tu es en pleine forme. Viande, légumes, re-viande, relégumes, et beaucoup d’air pur. La vie, la vraie.

Tu te débrouilles bien. Tu gardes une bonne vitesse. Ta vitesse de pointe. Puis revient cette sensation grisante…

Ton corps se régénère, se remet du coup qu’elle vient de te flanquer. Ça t’électrise… bzzz… bzzz. Déjà, tu arrives à l’extrémité de la boucle, où tu pourrais emprunter le raccourci vers le petit parcours, qui fait environ la moitié du grand. Mais ce n’est pas ce qu’elle t’a demandé et de toute façon, tu avais prévu de faire celui-là. Tu es sans doute en train de battre ton record. Tu grimpes sur la corniche… … et laisses la gravité et tes longues foulées te porter jusqu’au ruisseau menant au loch. C’est là que les choses se corsent.

Tu atteins la limite du circuit et tu l’auras bientôt largement dépassée. En ne te voyant pas revenir, elle comprendra vite que tu as pris la tangente. Une fois que tu auras quitté le tracé, tu disposeras donc de vingt-cinq minutes – voire trente ou même trente-cinq, mais tablons plutôt sur vingt-cinq – avant qu’elle se lance à ta recherche.

Or le problème, ce n’est pas elle. Le problème, c’est le bracelet. Il se cassera dès que tu sortiras du périmètre autorisé. Tu ignores comment il fonctionne – grâce à la technologie, la sorcellerie, ou peut-être les deux –, mais tu sais qu’il finira par se rompre. Elle t’a prévenu dès le premier jour, en t’expliquant qu’il renferme un liquide, de l’acide. Il se libérera si tu t’éloignes trop et te rongera la peau et le poignet. « Tu y laisseras la main », a-t-elle résumé. À présent, tu dévales la pente.

Soudain, un cliquètement, puis… la brûlure commence. Tant pis, tu t’en tiens à ton projet. Tu t’arrêtes pour plonger le bras dans le ruisseau. Un nuage de vapeur s’en échappe. La fraîcheur te soulage un peu, mais cette potion gluante poisse : difficile de s’en débarrasser. Même s’il s’en écoulera sans doute davantage, tu ne peux pas t’attarder. Tu te sers de mousses humides et de tourbe pour isoler ton poignet, tu le trempes encore une fois, puis rajoutes un peu de mousse.

Tu perds du temps. Tu dois continuer. Traverser le versant. Suivre le cours d’eau. Le truc, c’est de te moquer de ton poignet. Tes jambes, elles, vont bien. Elles avalent les mètres. Au fond, perdre une main n’a rien de dramatique. Tu pourras toujours la remplacer par un gadget. Un crochet… Ou une griffe à trois fourches, comme le type dans Opération Dragon… ou bien une de ces lames rétractables qui jaillissent de la manche sur commande – tchak –, voire un lance flammes. Une chose est sûre, tu n’accepteras jamais une banale prothèse. Ça, non. Un vertige s’empare de toi, avec ce picotement grisant. Ton corps cherche à cicatriser la plaie. Qui sait ? Tu t’en sortiras peut-être entier. Quoi qu’il en soit, le truc, c’est de s’en moquer. Parce que, d’une manière ou d’une autre, tu t’échappes. Nouvelle pause nécessaire : plonger le bras dans le courant, remettre de la tourbe, puis repartir. Le loch se rapproche. Tu y es presque. Le voilà. Bon Dieu, que c’est froid. Trop lent, tout ça. À barboter comme ça, tu t’attardes, mais au moins, l’eau calme la douleur.

Continue. Ne t’arrête pas. Ce fichu lac est immense. Ça ne fait rien. Plus c’est grand, mieux c’est. Comme ça, ton poignet restera plus longtemps immergé. La nausée te gagne… beurk… Merde, cette plaie fait peur à voir. L’acide, en tout cas, ne s’écoule plus. Tu vas t’en sortir. Tu l’as battue. Tu pourras retrouver Mercury. Tu recevras trois présents. Pour ça, il faut avancer. Tu es presque au bout du loch. Tu t’en tires bien. Vraiment bien. Tout près, maintenant. Bientôt, tu apercevras le fond de la vallée, puis…

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